Paris tient toujours la chandelle

Paris tient toujours la chandelle
Publié le 13 juin 2022
Chroniques Parisiennes

Chaque mois, My Little Paris publie une manière de ressentir Paris partagée par un ou une Parisienne. Pour cette nouvelle chronique, on donne la plume à Louise Hourcade, dessinatrice et créatrice d’une newsletter intimiste et documentée à propos du monde qui l’entoure :  le jugement moral, l’amitié, le rapport au corps. Elle a 25 ans et elle a vécu presque toute sa vie à Paris. Pour cette nouvelle chronique, elle va nous parler de ses histoires d’amour parisiennes. 

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« Je me demande comment les Parisiens vivent leurs histoires d’amour, aujourd’hui. Où se donnent-ils rendez-vous ? Où s’embrassent-ils ? Où couchent-ils ensemble ? Où se quittent-ils ? Dans quels jardins, dans quels cinémas, sur quelles petites places de Paris commencent et finissent leurs histoires ? Se rencontrent-ils tant que ça sur les applis de rencontre ? Quand on se raconte nos histoires d’amour, on ne parle pas de Paris, qui reste un cadre fantôme, une toile de fond ignorée. A se demander si on évite pas le sujet !

C’est peut-être parce que Paris est un nid à clichés. L’amour est un nid à clichés. Les deux ensemble, n’en parlons pas. Enfin si, parlons-en. Car il faut quand même que je vous l’avoue : ce Paris à l’eau de rose a été la toile de fond de mes rêveries d’adolescente. La Boum, Amélie Poulain et Les Aristochats m’ont conditionnée. Mais le plus souvent, mes histoires n’ont eu rien à voir avec ce Paris de carte postale. Alors je vais vous raconter mes histoires d’amour parisiennes, des romances jusqu’aux rendez-vous ratés. 

 

Coup de foudre sur la ligne 3

En 6ème, je commence à prendre le métro toute seule. Deux fois par jour, la ligne 3 m’emmène et me ramène de l’école. Une fin d’après-midi, alors que je suis assise sur un strapontin avec mon immense cartable sur le dos, je croise le regard d’un petit blond assis à quelques mètres de moi. Je ressens comme un coup de foudre. De tout le trajet, on ne se lâche plus des yeux. À Opéra, il sort du wagon en me lançant un dernier regard. Je finis par le croiser dans mon collège. Il se rapproche petit à petit de mon groupe d’amis et un matin, il me demande si je veux bien sortir avec lui. Paniquée, mais heureuse, j’accepte. On se fait le “smack” qui convient, puis je ne sais plus quoi dire et je le plante au milieu de la cour de récré. Plus tard dans l’après-midi, il s’est assis à côté de moi et j’étais toute gênée - j’avais la vague intuition qu’il venait pour me “rouler une pelle”. Mal à l’aise et déjà nostalgique de nos regards émus sur la ligne 3, je le quitte le lendemain.



 

Balades nocturnes aux Invalides. 
 

Enfin étudiante, dans une école du 11ème, je repère vite un grand dadais aux airs de petit prince tombé du ciel. Comme on est trop fauchés pour se payer des verres, on marche des heures, tous les deux, autour de notre école mais surtout près de chez lui dans le 7ème. On traverse les Invalides, on longe le musée Rodin, on marche jusqu’à La Motte-Picquet, on oublie le temps et Paris autour de nous. Une nuit, côte à côte sur un banc du champ de Mars, on a une de ces grandes conversations et la tour Eiffel brille 3-4 fois. 

On s’est aimés comme on s’aime à 20 ans, avec intensité et maladresse. A l’époque, je cherchais les grandes émotions, le panache et le romantisme. Un soir, je l’avais fait monter, un foulard sur les yeux, dans la chambre de bonne de mes parents dans laquelle j’avais préalablement monté et installé un dîner, une bouteille de vin et des bougies. Je me rappelle encore son regard émerveillé quand il a découvert la scène, et les 35 minutes de galère qui ont suivi pour ouvrir la bouteille de vin sans tire-bouchon : la technique de la chaussure s’est avérée efficace. 

A la fin de l’année, près du métro Voltaire, il m’a demandé - “Louise, est-ce que tu m’aimes encore ?” et je n’ai pas pu dire oui. Il s’est levé, il est parti. Je me suis levée, et je l’ai suivi. Pendant un moment, un jeune homme dégingandé a marché dans Paris à grands pas et une petite brune aux yeux rougis l’a suivi, 50 mètres derrière.



 

37 Boulevard de Clichy

Il y a eu ce garçon au sourire sarcastique et à l’air de défi. On s’est lancé un regard plein de sous-entendus à une soirée et on s’est donné rendez-vous quelques jours plus tard à Pigalle. Je suis arrivée en avance et je lui ai proposé de me rejoindre au 37 boulevard de Clichy, adresse du premier sex shop en sortant du métro, enchantée par ma petite farce un peu coquine. La transgression s’est arrêtée là : pas tout à fait à l’aise, on a déguerpi et on est allé échanger notre premier bisou dans un adorable petit bar à Montmartre qui ne nous a pas donné d’autre option que de croire au coup de foudre. 

J’ai commencé à déchanter quand je suis entrée dans son appartement aseptisé situé au 4ème étage d’un immeuble Haussmannien sans âme, près de la gare Saint Lazare. Sa chambre, gaie comme une suite d’hôtel Ibis, n’avait pour seul mobilier qu’un lit, une carte du monde et un tapis de course. J’ai très vite appris qu’il était arrivé 3ème au concours d’HEC et qu’il avait eu plein de partenaires sexuelles. Un petit côté Christian Grey qui m’a amusée 3 semaines. On s’est quittés après un week-end “châteaux de la Loire” catastrophique.



 

Retrouvailles place de la Concorde

Il y a eu cet amant d’été, recroisé par hasard. Quelques semaines plus tôt, on avait vécu une petite idylle au bord de la mer. Et voilà qu’on se retrouve côte à côte à un feu place de la Concorde, chacun sur un vélo, en plein cagnard. Je porte des habits de stage trop chauds et un casque qui me fait une énorme tête. Lui porte une chemise de lin blanc toute légère et ses cheveux caramel sont en bataille. Je me rappelle son grand sourire plein de tendresse et d’ironie. On roule 200 mètres, côte à côte, le temps de se dire “ça va ? tu vas bien ? tu deviens quoi ? “ et puis il a tourné à droite sur les Champs Elysées. J’ai continué ma route sur les quais, me refaisant le film de cette apparition, et de plus en plus consciente que certaines histoires ne sont faites pour exister que dans les soirées d’été et les coques des petits voiliers. A Paris, elles s’effritent. 

Les rendez-vous ratés

Bien sûr, il y a eu plein de rendez-vous décevants. Comme cette promenade aux Tuileries avec un garçon un peu lourdingue qui m’avait pourtant très bien embrassée quelques jours plus tôt au Wanderlust. Ce date au musée Maillol, nos commentaires un peu forcés, mes sourires affectés, notre complicité exagérée devant les photos de Steve McCurry. Ou ce verre parfaitement ennuyeux place de la Contrescarpe, avec un jeune homme qui travaillait sur la philosophie du bonheur et qui souriait beaucoup. 


 

Ces rendez-vous ratés contrastent toujours de façon cruelle avec la grâce toute romantique de Paris, dont les jardins, les petites places et les musées semblent faits pour des sentiments intenses. Il est possible que la magie de la rencontre naisse plus facilement dans des endroits moches, qui enlèvent la pression. 

Le dernier amoureux

Et puis il y a eu mon dernier copain, son premier étage à l’angle de l’avenue Philippe Auguste qui n’offrait aucune intimité. Plus tard, nos rendez-vous dans une chambre qu’il squattait chez un copain rue Bergère - il y avait une baignoire dans la chambre, c’était royal. Il y a quelques mois, on s’est séparé. On a verbalisé qu’on se quittait au Pays de Confucius, un restau chinois dans le 13ème. J’ai pleuré tout du long sur mes aubergines frites et mon canard laqué.



 

Petit éloge du désir

Depuis, je suis à nouveau une parisienne célibataire. Mais déjà, le simple fait de désirer à nouveau me met dans une espèce d’exaltation. Il n’y a rien de plus beau qu’une ville quand on espère tomber amoureux. Depuis ma rupture, tout m’enchante. Les gens qui papotent en terrasse, les petites tâches oranges que font les spritz, les jolies façades des épiceries fines et des bars à vins, la fleuriste de ma rue qui confie le dernier potin du quartier à un visiteur qui n’a rien demandé, les couples qui dorment entre les parterres de fleurs du parc de Belleville, les bobos au look soigné qui discutent du dernier podcast au-dessus de leurs cafés lattes supplément lait d’avoine, les petits enfants qui ramènent tant bien que mal leurs kayaks jaunes à la base nautique de la Villette, les cris des mouettes que j’entends parfois depuis ma chambre.



 

Hier, vers 23h, je suis rentrée chez moi en passant par le Marais, “A la folie” de Juliette Armanet à fond dans les oreilles, et j’ai repensé à cette phrase de Belinda Cannone dans Petit Éloge du Désir : “La rue apporte ce que le désir convoque (…) En chacun de ses recoins, la ville t’offre des mots et des images comme si, dans sa grande connivence, elle participait à ton sentiment.” 

Exactement. Et Paris est toujours là pour tenir la chandelle. » 

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Louise Hourcade (@louise.hourcade) est illustratrice et chroniqueuse d'une newsletter à laquelle vous pouvez vous abonner ici. 

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