Portrait d’une insta-liveuse


Elle, c’est Julie ou, depuis 15 jours, @cookieandyogie vivant sa meilleure vie. Entre deux positions de l’arbre, elle enfourne ses #bestcookiesever et parle de sa morning routine en buvant un Fluffy Coffee. Ses journées millimétrées défilent aussi vite que son compteur de likes. Tous ses repas accomplissent leur destin d’instagrammés et finissent tous par bowl - açaï bowl, buddha bowl, poké bowl, et parfois céréales bowl, mais on n’est pas obligé d’en parler. Elle a fait trois tableaux Pinterest pour réaménager son appart sans changer de meubles. A partir de 18h, toujours le même FOMO : elle passe 4 minutes sur chaque Live Insta puis revient à la fin sur son préféré, qui vient souvent de se terminer. Elle profite d’une pause pour aligner tous les livres qu'elle va “enfin avoir le temps de lire”.
Mais d’abord, faut poster. 



POUR TOUTES LES JULIE
Récit d'une obsession

Samedi 4 avril - 19h58. Le confinement, ce n’est pas bon pour les obsessions.
Deux ordis, deux objectifs.
A babord, Anna part en quête d’un programme culturel plus dense qu’une aire d’autoroute un 15 août. Trop de choix, vertige, abandon. En cliquant sur n’importe quoi, elle tombe sur un tuto pour faire son propre savon. Elle l’envoie à Louis.
A tribord, Louis se dit qu’il va mourir ou qu’il ne va plus jamais sortir. Ils essaient de ne pas trop en parler. D’habitude, ce sont les douleurs dans le bras gauche qui alimentent les conversations. Depuis trois semaines, elles sont reléguées dans l’arrière-boutique des angoisses. Louis tousse pour vérifier que ce n’est pas pire qu’hier et se décale quand quelqu’un éternue, même deux étages plus bas. Il est sûrement à l'origine du terme “gestes barrières”. Méthodique, il asperge tous ses aliments de vinaigre blanc.

Il est bientôt 20h, ils filent comme chaque soir applaudir à la fenêtre. Et commencent peu à peu à saluer les voisins.


POUR TOUS LES ANNA ET LOUIS 

Monologue de télétravail

« Sophie, t’es là ? T’es là ? Sophie ? Ah, oui mais on te voit pas, mets la caméra... Oui sur Zoom. En bas à gauche. Dessin-micro puis dessin-caméra. Bah tu cliques dessus. Tu veux une capture d’écran ? Non, alors clique sinon on ne te voit pas. C’est chiant là.

C’est bon les autres, tout le monde est là ? Salut Fatou. Salut Nathalie. Salut Thibault. Ah, salut également femme de Thibault et salut bébé de Thibault. Eh bien j’imagine que tout ce petit monde aura un avis éclairé sur la réunion. 
Charles, arrête de changer d’écran toutes les deux minutes. C’est San Francisco ou Tahiti, tu choisis. Non Sophie, Charles n’est pas à San Francisco, c’est un fond d’écran. Non, t’as pas de fond d’écran, toi. 

Bon allez, on commence par un tour de table et chacun dit un mot pour résumer comment il se sent pendant le confinement. Mais où est Nico ? Ah, il n’a pas dû avoir le lien. Attendez, je le préviens par FaceTime, j’ai rentré tous les numéros hier. Allez, on attaque, il nous rejoindra. 

Alors, donc, tout le monde a mis à jour le Trello ? L’organisation, c’est hyper important pendant le confinement donc faut vraiment le remplir. Ou au moins envoyez vos commentaires sur le groupe WhatsApp. Le WhatsApp du projet, pas le WhatsApp de l’équipe, sinon c’est le bordel. Ah, attendez, il reste plus que 10 minutes avant que Zoom coupe donc si ça vous va, je crée un Drive et tout le monde remplit sa partie. Comme ça, on a tout au même endroit.
Allez, merci, à jeudi et prenez soin de vous ! »



POUR TOUTES LES NADIA
Journal d’un configeek


Jour 18 - Il paraît que les serveurs parisiens sont surchargés. Pas ceux des restos, non, ceux des plateformes de gaming. Aux heures de pointe, ça ressemble à la ligne 13 le matin, comme si tous les Parisiens étaient devenus accros aux jeux vidéos. Même mes potes, rois des conversations "éducation des enfants & catalogue Darty” veulent que je leur explique les tactiques de base sur Counter-Strike… Mais bon, entre tous ces jeux géniaux, les joueurs habituels et ceux qui se découvrent une nouvelle passion, je n’arrête pas de la journée. En fait, c'est seulement à la fin du confinement que je pourrai vraiment souffler.



POUR TOUS LES DAVID
Carnet d'artiste


Cher carnet, 
Une journée de plus où le canapé a été squatté par Minou et Hector. Le seul endroit qu’ils n’ont pas (encore) colonisé est mon espace pour peindre. Alors j'y passe toutes mes journées, près de la fenêtre, avec une vue parfaite sur la ville désertée. Pour une fois, le modèle ne bouge pas. Le matin, je peins aussi Filou, que j’aurais dû appeler Tournesol puisqu’il est toujours à l'affût du meilleur rayon de soleil. Le soir, j’envoie parfois mes oeuvres sur le groupe WhatsApp de la famille. Peu de réponses mais c’est normal. Et puis, ma mère les trouve toujours ‘très justes”. Un potentiel à explorer.


POUR TOUS LES MARTINS

Confessions de parents submergés

Le champs de bataille ouvre aux alentours de 8h, avec l’entrée en scène des céréales et du lait plus ou moins versé dans le bol. 9h, bisou France 4 et ses cours de CP. Aujourd’hui, on a 4 pages à lire et 3 lignes de mots. En langage confiné, ça veut dire que la matinée est pliée. 
Main sur le coeur, les enfants Roberts n'ont jamais vu un écran avant l’âge de 3 ans, mais là, si on veut travailler, il faut qu’ils se cognent au moins trois heures de télé. Alternance Tchoupi, Pat’Patrouille. Aucune lassitude chez les moins de 7 ans. Un peu plus chez les parents : au prochain générique avec les p’tits chiens, je jure qu’on s’envoie des shots. On est en train de transformer nos deux génies en gros débilos. On tente de se rattraper le soir avec double ration d’histoires. Et une double ration de câlins. On se lèvera un peu plus tard demain. 

POUR TOUS LES ROBERTS
Scène de cuisine confinée

La radio, hurlant :  “...C’est un plat typique trop longtemps décrié et pourtant si réconfortant : le cordon bleu. Le cordon bleu, du nom et de la couleur de la ficelle qui liait les escalopes farcie. Une recette qui nous vient de nos amis italiens, jamais avares de bonnes idées culinaires. Pour réaliser la recette, il vous faudra une belle escalope de poulet, du jambon de Parme, du comté et du Panko, autrement appelée chapelure japonaise."

Annie, couteau levé vers son triomphe : Ok, bon, j’ai un bout de dinde, du jambon cru, de l’emmental et des biscottes écrabouillées....c’est pareil. YES.

La poêle, prête pour sa première grande sortie : ploc...frrrrrrfrrrrrshhhhhhh...ploc

La radio, détaillant menu : “On plie la tranche comme ceci. Après, on est généreux ou on fait plus light. C’est vrai que, moi, je trouve toujours qu’on ne perd rien à en rajouter un peu...

Annie, optant pour la générosité : GO SHAWTY, IT’S YOUR CORDON BLEU, WE GONNA PARTY LIKE IT’S YOUR CORDON BLEU

La radio, décomptant : “Ensuite, des petits copeaux de Comté…”

Annie, doutant : L’emmental, ça fait longtemps qu’il est là, non ? 

L’emmental, péremptoire : 02/2020

Annie, jurant, plonge la tête dans le frigo dans l’espoir vain de trouver un autre paquet. 

La radio, n’attendant pas : “On a enrobé le cordon bleu une première fois et on peut si on veut, prendre délicatement le produit par les extrémités et faire ce qu’on appelle une douuuble chapelure…”

Annie, raccrochant les wagons : Hein ? 

La radio, ne répondant pas car elle n’est pas un talkie-walkie : “Et là on a un joli cordon bleu bien uni, bien enrobé, prêt à être déguster !”

Annie, digne face à l’échec : C’est quoi déjà le texte d’attestation de sortie ? 

La poêle, narquoise : … ploc.
Des pâtes, c’est bien aussi.


POUR TOUTES LES ANNIE 

Chronique d’un marathon de balcon

Dimanche dernier, Boris devait courir le marathon de Rome. Pas de bol, en ce moment, plus aucun chemin n’y mène. Déroutage immédiat, direction : son balcon et ses 12m de long. Clairement, les 12 mètres les plus longs de sa vie. Boris les a parcourus 3516,25 fois*. Déterminé. Et il y a tout connu. La fringale du plant de ciboulette. La crainte du terrible virage du laurier. Et cette désillusion, à chaque fois qu’il croyait frôler la ligne d’arrivée (= la porte-fenêtre) : “encore 2 613 tours !”. Parfois, même pas besoin d’aller jusqu’à Rome pour entrer au Panthéon des champions. 

*3516,25x12=42,195 km.


POUR TOUS LES BORIS

Portrait sur canapé


Emma ne porte aucun habit acheté après 2009. Rien n’est d’ailleurs dans sa forme d’origine. Son habituel chignon effet coiffé-décoiffé est devenu décoiffé-tout-court. Et son nouveau coiffeur, c’est son oreiller. Emma a lâché la rampe : elle a fait une cure de sébum avant de savoir que ça existait, et préparer le dîner consiste à plonger la main dans un paquet de céréales. Pas de bol, pas de vaisselle. Emma bloque toute personne qui prononce les mots Skypapéro ou HouseParty. Elle se réveille le matin vers 14h avec l’intégrale de Monthy Pythons et s’endort avec Suits. Il n’y a plus que trois jours dans la semaine : hier, aujourd’hui et demain. Ça suffit largement. 

POUR TOUTES LES EMMA